
Musique · 18 octobre 2026
🎵 Velvet Rope — Janet Jackson
Il y a une différence entre être entouré et sentir que l’on appartient quelque part.
C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles Velvet Rope de Janet Jackson me parle autant.
Une velvet rope, c’est cette corde que l’on trouve à l’entrée de certains endroits. Elle sépare ceux qui peuvent entrer de ceux qui restent dehors. Ceux qui appartiennent au cercle de ceux qui l’observent.
Et je trouve que c’est une image assez juste de quelque chose que nous recherchons tous, d’une manière ou d’une autre : un sentiment d’appartenance.
Trouver des gens avec qui nous n’avons pas simplement le droit d’entrer, mais auprès desquels nous n’avons même plus à nous demander si nous avons notre place.
Mais Velvet Rope pose aussi une question plus inconfortable : qu’est-ce que nous sommes prêts à faire pour nous sentir à l’intérieur ?
“Put others down to fill us up.”
Cette phrase me frappe parce qu’elle décrit un mécanisme humain assez courant : lorsqu’on doute de sa propre valeur ou de sa place, rabaisser quelqu’un d’autre peut momentanément nous donner l’impression d’être plus haut.
Les groupes ne sont pas immunisés contre ça. Au contraire.
Créer un « nous » signifie parfois, consciemment ou non, créer un « eux ». Quelqu’un qu’on juge, qu’on exclut, dont on se moque ou dont on se sert pour renforcer les liens entre ceux qui restent à l’intérieur.
C’est étrange parce que, de l’extérieur, je n’ai probablement jamais donné l’impression d’avoir beaucoup de difficultés à créer du lien.
J’ai toujours eu une certaine facilité à sourire, à parler aux gens, à socialiser, à rencontrer de nouvelles personnes. Je peux entrer dans une pièce sans connaître grand monde et commencer assez naturellement à discuter.
Mais socialiser et appartenir sont deux choses très différentes.
Je peux être présent.
Je peux rire.
Je peux parler avec tout le monde.
Je peux même parfois donner l’impression d’être parfaitement intégré.
Et pourtant, au fond, j’ai rarement ressenti ce sentiment beaucoup plus profond de pouvoir me dire :
« Ces gens sont les miens. Et je suis l’un des leurs. »
Je n’ai jamais vraiment eu l’impression d’appartenir à une communauté, à une bande, à un groupe ou à un milieu précis.
Et pourtant, j’en ai eu l’occasion.
J’ai croisé des groupes d’amis, des cercles de connaissances, des environnements dans lesquels j’aurais probablement pu m’installer davantage. Mais très souvent, je me suis retenu d’aller plus loin, par méfiance d’abord, et surtout parce qu’il y a quelque chose que je n’ai jamais vraiment su faire : fermer les yeux sur ce qui me semble faux simplement pour préserver ma place.
J’ai toujours eu tendance à confronter les gens à leurs contradictions, à leurs hypocrisies ou à leurs conneries.
Et dans beaucoup de groupes, il existe tôt ou tard une hiérarchie implicite. Une personne autour de laquelle le groupe s’organise, une figure plus dominante, un leader officiel ou non. Et ce genre de position supporte rarement très bien d’être remis en question.
Alors je finis souvent par faire ce que j’ai toujours fait : dire ce que je pense, poser une question qui dérange, refuser une règle implicite, ou ne pas jouer le rôle que l’on attend de moi.
Et progressivement, je me retrouve à nouveau entre l’intérieur et l’extérieur.
Assez proche pour participer.
Pas toujours assez conforme pour appartenir.
Une autre idée de Velvet Rope me semble essentielle :
“Oppressing me will oppress you.”
Je l’entends comme le rappel que la domination finit aussi par enfermer celui qui l’exerce.
Pour maintenir quelqu’un en dessous, il faut maintenir tout un système : décider qui a raison, qui peut parler, quels comportements sont acceptables, qui mérite d’être entendu et qui doit rester à sa place.
Celui qui contrôle les autres finit lui aussi prisonnier de cette structure.
Et dans un groupe, cela peut devenir très subtil. On ne vous interdit pas forcément de parler. On comprend simplement assez vite ce qu’il vaut mieux ne pas dire si l’on veut continuer à appartenir au groupe.
C’est probablement là que mon problème avec l’appartenance commence.
Avec le temps, j’ai compris que ce besoin ne disparaît pas simplement parce qu’on devient indépendant ou parce qu’on sait être seul.
On peut être autonome et continuer à vouloir être reconnu comme un semblable, comme quelqu’un qui fait partie du groupe, et non comme un intrus ou quelqu’un de passage.
On peut aimer sa liberté et avoir envie d’un endroit où l’on n’a plus besoin de se présenter, de s’expliquer ou de s’adapter pour être accepté.
Mais il y a aussi quelque chose de plus inconfortable dans l’idée d’appartenance :
appartenir implique presque toujours, au moins en partie, de se conformer.
Partager certains codes.
Accepter certaines règles.
Respecter certaines hiérarchies.
Ne pas toujours contredire.
Faire parfois comme les autres pour rester parmi les autres.
Et c’est peut-être précisément là que ça se complique pour moi.
Depuis que je suis petit, je n’ai jamais vraiment réussi à faire comme les autres sur une longue durée.
Je peux essayer.
Je peux m’adapter.
Je peux apprendre les codes.
Mais tôt ou tard, quelque chose en moi reprend sa place.
Alors peut-être que mon rapport à l’appartenance est contradictoire : j’ai toujours voulu trouver ma place, sans jamais vouloir payer cette place avec ma liberté de penser.
Et peut-être que notre véritable velvet rope est là.
Dans cette frontière invisible entre le besoin universel d’appartenir et le prix que nous sommes prêts à payer pour rester à l’intérieur.
Parce qu’appartenir demande souvent de se conformer.
Et depuis mon enfance, s’il y a bien une chose que je n’ai jamais réussi à faire très longtemps, c’est faire comme les autres simplement parce que les autres le font.
Peut-être que le défi, finalement, n’est pas de réussir à entrer derrière la corde.
C’est de trouver des gens auprès desquels on n’a pas besoin de devenir quelqu’un d’autre pour pouvoir rester.
🎧 Velvet Rope — Janet Jackson
🎵 You — Janet Jackson
Juste après Velvet Rope, Janet Jackson semble déplacer la frontière.
La corde n’est plus entre nous et les autres. Elle devient intérieure.
Parce qu’une fois que l’on a cessé de se demander si les autres vont nous accepter, une autre question apparaît : qu’est-ce que nous nous racontons à nous-mêmes lorsque personne d’autre n’est là pour parler ?
You me fait penser à cette voix intérieure que nous connaissons tous. Celle qui observe, juge, encourage, décourage, rappelle les échecs, invente parfois des limites — et que l’on finit facilement par confondre avec la vérité.
On peut passer sa vie à résister au regard des autres, à refuser leurs règles et leurs attentes, tout en restant prisonnier d’un juge beaucoup plus difficile à confronter : soi-même.
Et peut-être que le plus étrange avec cette voix, c’est qu’elle utilise notre propre voix.