Livre

Prologue

Qu’est-ce qui fait de nous ce que nous sommes ?

Quelques mois après mon arrivée en Australie, au deuxième trimestre 2015, je faisais du woofing : je travaillais quelques heures par jour en échange du gîte et du couvert. Je me suis retrouvé sur une montagne du Queensland, à environ trois heures de route de Brisbane. Je partageais avec deux filles un logement composé d’un hangar et d’un appartement attenant. Nous commencions à travailler très tôt le matin. L’après-midi, nous prenions notre café en contemplant le paysage : les villes en contrebas, les nuages qui les recouvraient parfois et les montagnes qui émergeaient au-dessus. Autour de nous, la forêt tropicale et une végétation plus familière semblaient se disputer le terrain. Nous passions parfois du temps sur le deck, face à un petit espace dégagé bordé d’arbres. Nous n’osions pas vraiment nous aventurer plus loin. Rien ne semblait sortir de cette forêt, mais je savais qu’elle était pleine d’animaux, d’insectes et de toute une vie que nous ne voyions pas. La nuit, les étoiles nous servaient presque de télévision.


C’était isolé, parfois un peu inquiétant, mais c’était aussi exactement le genre d’endroit dont j’avais rêvé. Loin de la ville, beaucoup de choses auxquelles j’accordais habituellement de l’importance devenaient soudain secondaires. Les vêtements, la manière de me présenter, le fait d’être toujours propre et bien coiffé. Ma coupe de cheveux faisait partie de ces habitudes que j’avais conservées pendant des années sans forcément me demander pourquoi.


Un soir, j’ai décidé de me raser complètement la tête. En France, je n’aurais probablement pas osé le faire aussi facilement. Là-bas, ça m’a paru beaucoup plus simple. J’ai pris une photo et je l’ai publiée.


Je ne l’ai pas publiée parce que j’attendais qu’on me dise si cette coupe m’allait bien ou non. J’avais changé quelque chose dans mon apparence et j’avais envie de le partager. C’est ce que nous faisons tous plus ou moins : nous publions un voyage, un repas, un nouveau logement, une coupe de cheveux, quelque chose qui vient de changer dans notre vie.


Mais partager quelque chose et demander un avis ne sont pas forcément la même chose.


Les réactions sont arrivées presque immédiatement. Certaines étaient positives, d’autres beaucoup moins. On m’a notamment comparé à Britney Spears au moment où elle s’était rasé la tête. Et ce qui a commencé à me travailler n’était pas tellement que quelqu’un aime ou n’aime pas ma nouvelle tête. C’était tout ce que les gens semblaient voir derrière un geste qui, pour moi, était beaucoup plus simple.


Je m’étais rasé la tête.


Pour quelqu’un d’autre, cela pouvait devenir inquiétant. Pour une autre personne, drôle. Pour quelqu’un encore, cela rappelait une célébrité, une crise, une image particulière ou quelque chose qu’il avait déjà vécu.


Le même geste pouvait raconter une histoire différente selon la personne qui le regardait.

Et c’est là que mon cerveau est vraiment parti.


Pourquoi deux personnes peuvent-elles regarder exactement la même chose et ne pas y voir la même chose ? Pourquoi certains comportements nous semblent complètement normaux alors qu’ils paraissent étranges à quelqu’un d’autre ? Pourquoi croyons-nous parfois comprendre les intentions d’une personne simplement en observant ce qu’elle fait ? Et surtout : d’où viennent toutes ces interprétations ?


Sur cette montagne, j’avais du temps. Beaucoup trop de temps pour quelqu’un comme moi. Je buvais du café, je regardais le paysage et je pensais. Puis je pensais au fait que je pensais. Une question en entraînait une autre, puis une autre encore.


Je me suis mis à repenser à ma propre vie. À mon homosexualité, par exemple. Dans ma famille, on m’avait plutôt encouragé à rester discret à ce sujet. À ne pas forcément le dire. À ne pas l’afficher. Pendant longtemps, j’avais suivi cette logique. Des gens pouvaient me poser des questions sur les filles, imaginer une vie hétérosexuelle pour moi, et je laissais faire. Pas nécessairement parce que je voulais mentir, mais parce que dire la vérité me paraissait souvent plus compliqué que de ne rien dire.


Et puis je me suis demandé quelque chose de beaucoup plus simple.


Qu’est-ce que j’avais fait, exactement, pour avoir eu peur de cette partie de moi ?


À force de faire tourner toutes ces questions, elles ont fini par arriver au même endroit. Pas une révélation mystique avec de la musique et une lumière descendant du ciel. Juste une phrase.


I was born good.

C’est la phrase qui m’est venue. En anglais. Et je veux la conserver ainsi parce que c’est exactement sous cette forme qu’elle est apparue dans ma tête.

Je n’étais pas né en ayant honte d’être gay. Je n’étais pas né avec une opinion sur ma coupe de cheveux, sur la réussite, sur l’argent, sur ce qui était respectable ou non, sur la manière dont un homme devait se comporter, sur ce que les autres penseraient de moi. Je n’étais même pas né en sachant que toutes ces catégories existaient.

Tout cela était venu après.


J’avais appris. J’avais observé. J’avais entendu certaines choses et compris certaines autres sans qu’on ait même besoin de me les expliquer. J’avais vécu des expériences agréables, d’autres beaucoup moins. Certaines personnes m’avaient rassuré, d’autres blessé. Et, petit à petit, tout cela avait construit ma manière de regarder le monde.

Puis une autre idée m’est venue.


Si c’était vrai pour moi, alors c’était probablement vrai pour les autres aussi.

La personne qui trouvait ma tête inquiétante n’était pas née en pensant qu’un crâne rasé signifiait quelque chose de particulier. Celle qui pensait immédiatement à Britney Spears non plus. Quelque part dans leur vie, elles avaient associé certaines images, certains comportements ou certaines situations à quelque chose. Exactement comme moi.

Nous étions arrivés dans le monde sans toutes ces interprétations.

Puis la vie avait commencé son travail.

Une famille. Un pays. Une époque. Une langue. Une religion ou son absence. Une école. Un quartier. Des rencontres. Des humiliations. Des encouragements. Des réussites. Des échecs. Des amours. Des peurs. Des pertes. Des choses dont on se souvient et d’autres qu’on a probablement oubliées mais qui ont quand même laissé une trace.


Nous finissons tous par regarder le monde à travers ce que nous avons vécu.

Cela ne veut pas dire que tout se vaut, ni que personne n’est responsable de ce qu’il fait. On peut blesser quelqu’un, mentir, abuser d’un pouvoir ou prendre de mauvaises décisions. Comprendre d’où viennent certains comportements ne les rend pas automatiquement acceptables.

Mais cela change la question.


Pendant longtemps, face à quelque chose qui me faisait mal ou que je ne comprenais pas, j’ai cherché où était le problème. Chez moi. Chez l’autre. Dans ce que j’avais fait. Dans ce qu’il aurait dû faire autrement.

Sur cette montagne, j’ai commencé à envisager une autre possibilité : peut-être que certaines situations ne naissent pas parce qu’une personne est fondamentalement mauvaise et qu’une autre est fondamentalement bonne. Peut-être qu’elles apparaissent lorsque des histoires différentes, construites pendant des années, se rencontrent au même endroit et au même moment.

Certaines rencontres produisent quelque chose de magnifique.

D’autres produisent de la peur, de la colère, de l’incompréhension ou de la douleur.

Et parfois, personne n’avait prévu ce qui allait se passer.

Je suis sorti regarder le ciel et j’ai parlé à Dieu — ou à ce qui pouvait bien être là-haut. Je me souviens surtout d’un immense soulagement. Pas parce que j’avais trouvé une explication à toute ma vie. Mais parce que, pendant quelques instants, je n’avais plus besoin de décider qui était coupable de tout ce que j’avais ressenti.


Puis j’ai posé une autre question :

« Qu’est-ce que je fais maintenant ? »

Cette question, elle, ne m’a jamais vraiment quitté.

Et si je commence ce livre ici, alors que tellement de choses se sont produites avant cette montagne, c’est probablement parce que cette nuit-là a changé la manière dont j’ai commencé à regarder mon histoire.

Je ne voulais plus seulement savoir qui avait eu tort et qui avait eu raison.

Je voulais comprendre comment chacun de nous était devenu la personne qu’il était au moment où nos chemins s’étaient croisés.

Parce qu’avant nos opinions, nos peurs, nos blessures, nos certitudes et toutes les histoires que nous racontons sur nous-mêmes et sur les autres, il y avait quelque chose de beaucoup plus simple.


Nous étions tous nouveaux ici.

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